Aujourd’hui la question du pétrole revient au devant de la scène au plan de l’actualité pendant qu’une crise alimentaire sans précédent s’installe progressivement. Le problème se pose chaque jour avec de plus en plus d’acuité et le G8, principal consommateur de l’énergie ou le Club des exportateurs du pétrole semblent occulter le drame et laissent perdurer la baisse continue du Dollar Américain, l’instabilité politique dans le Proche et le Moyen Orient et la menace d’une campagne militaire américaine contre l’Iran qui refuse de renoncer à son programme nucléaire.
Depuis la révolution Industrielle du 19ème siècle, le pétrole a été élevé à une position d’énergie d’exception et au 20ème siècle il a produit une économie planétaire uninoeudal, au Nord, qui connaît un développement économique et matériel exceptionnel et une périphérie, au Sud, regroupant l’essentiel de la population mondiale. Cette dernière subit de plein fouet « une détérioration continue des termes de l’échange » dans sa position de fournisseur de matières premières et d’importateur net de produits manufacturés.
Durant le 20ème Siècle, cette énergie a-t-elle été gaspillée ? Ou, a-t-elle était vendue à un prix artificiellement bas ?
De toute évidence, le marché du pétrole souffre de la manipulation de l’information par les grandes puissances pour maintenir la pression sur les producteurs. Le marché du pétrole, malgré son importance géopolitique et stratégique, n’obéit pas à la loi économique de l’Offre et de la Demande. Les Consommateurs du Nord ont maintenu des prix artificiellement bas, par une communication soutenue à coup de millions de Dollars, pendant près de cent (100) ans pour une consommation de masse alors que les réserves mondiales sont limitées.
Récemment cet équilibre a fortement été perturbé par l’irruption de l’Inde et de la Chine dans la production de biens industriels, à bas prix, inondant les marchés des pays développés et augmentant très sensiblement la consommation d’énergie. S’en suivi alors un bouleversement de l’économie mondiale marqué par une délocalisation des industries européennes, une hausse continue du prix du baril du pétrole, un endettement massif des Etats-Unis d’Amérique premier consommateur mondial (avec 25% de la consommation mondiale) et une crise alimentaire aigue.
Dans ce contexte de crise alimentaire et de hausse généralisée des prix nous pouvons recenser une quarantaine de pays sous développés, dont le Sénégal, caractérisé par une structure de consommation dominé au trois quarts (3/4) par des besoins primaires et qui sont aujourd’hui menacés d’implosion.
Partant d’un principe simple, nous pouvons rappeler, ici au besoin, que la géopolitique ne s’accommode pas de l’éthique et de la morale. Le pétrole à 147 Dollars Américains n’est plus un accident et on devrait dès à présent le considérer comme un palier vers d’autres sommets tandis que la production alimentaire, suffisante pour nourrir toute la population mondiale, se transforme progressivement en valeurs refuges. Pour le cas du pétrole il faudra désormais intégrer la question des réserves disponibles et la durée de la consommation dans les analyses et les prévisions même si les pays producteurs, les pays consommateurs du Nord et les Compagnies pétrolières continuent de développer une communication centrée sur leurs propres intérêts.
Dans ce système mondiale, que représente le Sénégal, un pays du Sahel importateur net de produits pétroliers avec une population de près de 12 millions d’habitants et une économie dominée par le secteur primaire et un secteur tertiaire embryonnaire et hypertrophié sous l’emprise des distorsions de sa composante informelle ?
Le système économique sénégalais est irrigué par la hausse du prix du baril du pétrole qui améliore naturellement les recettes budgétaires mais aussi installe le pays dans une spirale inflationniste. Le pétrole représente une manne fiscale pour l’Etat pondéré par le niveau des subventions accordées sur certains produits de consommation courante, d’une part et une source d’inflation pour les consommateurs surtout ceux qui ont le plus faible pouvoir d’achat, d’autre part.
Que faire alors pour amortir durablement ou limiter l’impact du choc pétrolier et de la crise alimentaire dans des proportions supportables par les populations si éprouvées ?
Les déterminants de l’économie nationale sont principalement de deux ordres : les facteurs exogènes sur lesquels nous n’avons aucune prise et les facteurs endogènes sur les lesquels on peut agir sous certaines conditions.
Sur la question des solutions politiques de sortie de crise nous assistons à un dialogue de sourds dans le cadre d’une bipolarisation de la vie politique nationale.
D’une part, nous avons une opposition qui reste dans une logique de récupération de la crise et qui propose une réflexion beaucoup plus large. Après son constat de l’échec des politiques nationales de l’alternance, elle s’est organisée avec une composante des Organisations de la Société Civile , dans le cadre des Assises Nationales, pour aller à l’abordage du pouvoir.
Le pouvoir, d’autre part, se retranche derrière le bouclier d’une inflation importée de la crise mondiale qui a été fortement atténuée par une politique volontariste de subvention de produits comme le riz, le gaz domestique, la farine de blé, le lait et qui sera vite dépassé grâce à la mise en œuvre de la Grande Offensive Agricole pour la Nourriture et l’Abondance (GOANA) qui permettra au Sénégal d’atteindre l’autosuffisance alimentaire au bout de cinq (05) ans.
Le salut du Sénégal se trouve certainement quelque part entre ces deux solutions exclusivistes.
L’interventionnisme fiscal prôné dans les dix-neuf (19) mesures annoncées et les subventions directes accordées pour une administration des prix du marché du riz et du gaz domestique par le Gouvernement ont montré leurs limites avec l’apparition des pénuries dans la chaîne de distribution. Cette situation de pénurie est fortement soutenue par le plan de communication des commerçants qui s’est progressivement substitué à l’information sur ces deux marchés. Ainsi, les pénuries sont essentiellement causées à notre avis d’abord par la gestion, très complexe, de la mise en place des subventions et ensuite par des pratiques spéculatives comme les rétentions de stocks qui provoquent une modification du comportement psychologique du consommateur.
Dans une situation de pénurie, provoquée ou réelle, le consommateur a tendance à anticiper son approvisionnement pour se prémunir contre la raréfaction du produit ou une augmentation à venir du prix. Tout comme le consommateur, le commerçant a aussi tendance à anticiper son approvisionnement futur par une augmentation de son prix de vente sur ces anciens stocks.
Dès lors, les limites des solutions du gouvernement se trouvent, en dehors du problème de la gestion et du suivi technique de la subvention, dans le comportement des différents acteurs que sont les consommateurs, les commerçants et les médias qui diffusent l’information et/ou les plans de communication. La voix des commerçants a été plus audible que celle du Gouvernement dans la campagne de communication en cours.
Par ailleurs, d’obédience libérale, l’administration des prix semble souffrir de la dégénérescence du service du contrôle économique qui n’a jamais été redynamisé par le gouvernement de l’alternance et le consommateur est laissé à la merci des spéculateurs. Aussi pourrions-nous rappeler que la police et la Gendarmerie n’avaient certainement pas une mission de surveillance des prix, de démantèlement d’ententes commerciales dans le cadre d’oligopoles ou de l’application des règles de la concurrence.
Jusqu’à quel palier de prix l’Etat pourra-t-il supporter efficacement les subventions des prix des produits de consommation courantes sans remettre en cause les fondamentaux de l’économie nationale ?
Les populations, déjà victimes de pénuries avec les subventions, accepteront-elles un approvisionnement régulier des marchés par une application de la vérité des prix sans un réchauffement du front social ?
La préoccupation dominante sur tous les continents c’est l’effet dévastateur de la montée vertigineuse des prix des produits alimentaires et du pétrole avec une érosion continue du pouvoir d’achat des ménages.
Dans un contexte de crise profonde, les discours politiques des oppositions sont de plus en plus alimentés par la source nourricière des classements et des rapports des Organisations Non Gouvernementales du Nord qui produisent des instruments de mesures de la gouvernance, de la liberté de la presse, de la corruption, de la concussion ou encore de la non transparence dans les différents pays. Ces vérités et ces classements, souvent surexploités, contestables à certains égards, sont naturellement subjectifs et contribuent à noyer le discours politique classique porteur du projet de société. Ce discours technique est devenu très critique et perd progressivement sa force de proposition alternative. Il a produit une bipolarisation, aux contours idéologiques assez flous entre la gauche et la droite.
De la relation, évoquée plus haut, entre des Organisations de la Société Civile et des partis de l’opposition le Sénégal vient de lancer une expérience originale consistant à organiser des Assises Nationales dont la finalité est de trouver des solutions à la crise
Pour la recherche de solutions alternatives à la crise multidimensionnelle du Sénégal, les participants aux Assises prévoient d’organiser des consultations populaires dans les différents départements du Sénégal. Cette option stratégique nécessite une durée de mise en œuvre de trois (03) à six (06) mois qui contraste naturellement avec l’urgence quasi quotidienne de la crise alimentaire et de la hausse continue du prix du baril de pétrole qui appellent des solutions urgentes et immédiates.
Cette quadrature de phases temporelles ne constitue-t-elle pas une raison (objective?) de non participation du pouvoir aux Assises ?
Pour la recherche de solutions aux différents problèmes de la crise il faudra probablement adopter des hypothèses de travail, opérer des arbitrages et des choix orientées vers un modèle de développement.
Cette question est fondamentale et semble pourtant jusqu’ici occultée par les organisateurs.
Ainsi la question idéologique, n’apparaît-t-elle pas comme une autre raison de non participation du pouvoir ?
Wade pourrait-il prendre le risque de recevoir sur la table des assises une reformulation d’une réforme institutionnelle comme l’instauration d’un régime parlementaire qui fût à l’origine de l’implosion de la coalition victorieuse de la présidentielle de 2000 ?
Accepterait-il, après une participation aux Assises Nationales, comme Mathieu KEREKOU à la présidentielle du Bénin en 1991, de perdre le pouvoir, après un an de cohabitation devant Nicéphore SOGLO un Premier Ministre de transition ?
L’analyse politique se doit de rester aussi rigoureuse et intersubjective que possible. La conséquence économique d’une énergie rare et chère est déjà assez pressante pour les pays économiquement avancées et faiblement endettés tandis qu’elle devient un défi majeur pour les pays sous développés ayant une balance commerciale déficitaire.
Au Sénégal, la priorité est aujourd’hui d’ordre alimentaire et l’objectif doit rester le développement des productions et des marchés entendus au sens premiers des mots. Sans autosuffisance alimentaire aucune initiative industrielle n’est possible et toute réforme structurelle, sans résultats économiques, engendrerait toujours l’anarchie. Il est moins risqué de voir la démocratie piétiner quelque peu que d’avoir sous les bras un peuple affamé. Dès lors, nous avons l’obligation de rappeler à toute la Société Politique sénégalaise que la démocratie accompagne toujours le progrès mais ne peut jamais le précéder.
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